Histoire de Nao Shima , l'île de l'art contemporain

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Au début des années 1990, les îles de la mer de Seto, entre Honshu et Shikoku, au Sud d'Okayama, se dépeuplent et leur population vieillit.
C'est alors qu'un milliardaire surgit, Soichiro Fukutake, héritier de l'empire japonais Benesse Holdings dont le business est l'enseignement privé.
Il achète des terrains au Sud de cette île qui a une superficie totale de 14 km² pour 3200 habitants.
Il déclarera plus tard " Mon idée était de réaliser le paradis sur terre. Naoshima était un coin perdu, ce ne l’est plus. Je crois que j’ai trouvé la recette. Vous prenez un archipel dépeuplé, et vous ajoutez une pincée d’art contemporain, qui redonne le sourire aux vieux."

Il bâtit 3 musées dont il confie la conception à une vedette de l'architecture japonaise : Tadao Ando.
Le milliardaire y expose des oeuvres qui font partie de la collection gérée par sa fondation ainsi que d'autres conçues spécialement pour Naoshima par des sommités de l'art contemporain.
Les visiteurs affluent si bien qu'au bout de 30 ans d'activité, la fondation Fukutake compte que l'île a reçu 500 000 visiteurs pour l'année 2017.

Il n'est pas question ici de critiquer ni le travail de l'architecteTadao Ando, ni les oeuvres exposées.
D'ailleurs il est impossible de trouver un seul avis négatif sur le travail de Ando, comme sur les oeuvres de Christian Boltanski, James Turell, Walter De Maria etc....

On va se borner à constater à qui profite le crime selon le journaliste Guillaume Loiret et le propriétaire d'une guesthouse et descendant d'une longue lignée de samurais originaires de l'île qui lui a accordé une interview parue dans la revue Mouvements sous le titre " la face B de Naoshima".
http://www.mouvement.net/analyses/reportages/la-face-b-de-naoshima

Le grand gagnant

Soichiro Fukutake.
"le milliardaire vit depuis dix ans en Nouvelle-Zélande avec son épouse et son héritier, une terre accueillante où les droits de succession n’existent pas. Le clan y a monté un grand nombre de trusts et entretient les meilleures relations avec les autorités politiques. Pas d’impôts, donc, mais des plus-values : la renommée de Naoshima fait grimper la valeur de la collection Fukutake, la philanthropie redore le blason de la maison mère Benesse Holdings, et les produits dérivés partent comme des petits pains."

Les winners venus de tokyo

Par exemple :
Mitsuhiro et Nami. Les trentenaires ont de quoi sourire : ils ont quitté la capitale pour ouvrir ici une nouvelle auberge, et viennent d’avoir un enfant. La famille donne à voir la belle image du renouveau de Naoshima.

Les winners originaires de naoshima

« À part à ceux qui ont vendu des terres ou qui ont monté des petits business, le projet Fukutake ne bénéficie à personne.

L'ancien maire de Naoshima Chikatsugu Miyake:
"Il évoque des pots-de-vin versés à l’ancien maire pour faciliter les choses."

Un jardinier:
"Le jardinier prend soin d’une œuvre (Relatum – Dialogue, 2010) posée sur une pelouse face au musée Lee Ufan (2010), forteresse de béton acculée contre une butte luxuriante. On dit que c’est l’un des rares habitants embauchés par la fondation."

Les perdants ou loosers

Les artisans locaux :
-"Seules deux œuvres sont « participatives », et aucun artisan local n’a été employé sur les nombreux chantiers."

-La commune sur laquelle ne ruisselle pas la fortune de Soichiro Fukutake
"Avec son statut dérogatoire, la fondation Fukutake ne paie pas d’impôts à Naoshima."
"Naoshima se rêve en île-musée, mais son destin reste celui d’une île-usine. « C’est cette activité qui nous fait vivre », confirme le maire, M. Hamanaka. Mitsubishi apporte à l’île l’essentiel de ses impôts locaux et 99 % de son PIB."
-« La population baisse moins qu’ailleurs, mais baisse quand même. Ça, les musées n’y ont rien changé. Si on n’attire pas d’habitants ici, la population aura chuté de moitié en 2060. »

Les employés de la fondation:
- À la fois médiateurs et matons, égrenant les interdits d’une voix monocorde, tous portent l’uniforme Fukutake : tunique gris clair, sweat blanc orné d’un carré gris, oreillette
- Devant l’entrée du Chichū (« souterrain », en japonais), une jeune femme souhaite la bienvenue, déchire les tickets. C’est le matin, il fait frais. Elle ne s’étendra pas sur les conditions de travail ici, mais oui, ses collègues et elle logent en dortoir. Ces jeunes forçats de l’art contemporain sont étudiants, les contrats sont courts et les salaires faibles. Personne ne reste plus de trois ans.

De futurs grands gagnants vont émerger de l'extension du projet de Monsieur Fukutake vers la petite île voisine de Teshima :
-Mitsubishi Electric
Quand Soichiro Fukutake a mis la main sur Teshima, l'île voisine, celle-ci était de longue date une poubelle à ciel ouvert.
Près d’un million de tonnes de déchets industriels gisaient sur ses plages. jusqu'au jour où les boues toxiques furent finalement chargées sur des barges, direction : la raffinerie Mitsubishi de Naoshima, où elles sont maintenant traitées pour être incorporées dans du béton.

-Sur Teshima toujours, à proximité du port d’Ieura, deux hôtels de charme viennent d’ouvrir. La nuit est à 350 euros. Tous deux appartiennent à Mitsuko Fukutake, la petite sœur de Soichiro.

Et les visiteurs ?

Certains ne tarissent pas d'Ă©loges sur Naoshima:
"L'Ile de Naoshima est devenue un musée en soi qu'il ne faut pas rater dans un voyage au Japon. Il s'agit d'une extraordinaire réalisation d'architectes et d'artistes (les deux se confondant ici), rivalisant avec les plus grands sites et musées modernes. On y passe une journée entière sans se presser à s'émerveiller."

D'autres émettent quelques réserves:

"Intéressée par l'art contemporain, j'y suis allée pendant la session d'automne de la triennale.
Première déception, il y a une usine Mitsubishi sur l'île et ça gâche un peu le paysage à l'arrivée.
Deuxième déception, à 5000 Yen le pass pour la triennale, on m'a tout de même demandé de payer 1000 yen de plus pour le musée Chichu et d'attendre pendant une heure avant de pouvoir acheter mon billet d'entrée; ensuite il a fallu attendre devant presque chaque salle, se déchausser régulièrement (c'est bien la seule fois dans ma vie où je me déchausserai devant des Monet) et s'entendre dire encore plus régulièrement que les photos sont interdites.
Troisième déception, les trois musées Benesse sont proches, presque proches, il faut marcher de l'un à l'autre, ça ne vaut pas le coup d'attendre le bus, donc ça rallonge le temps passé.
Quatrième déception, à force de fréquenter ces musées de béton, avec un côté prison parfois, après le troisième j'ai eu un dégoût du béton. Beaucoup de béton pour peu d'art présenté et jamais un siège ou un banc pour s'asseoir et prendre le temps d'admirer une oeuvre. Fallait-il s'asseoir par terre sur le béton?"

Donc , le bilan du projet de Soichiro Fukutake " Naoshima: île de l'art contemporain est assez contrasté.
Il y a quelques gros gagnants et beaucoup de petits perdants.